Valérie Masson-Delmote,  climatologue et membre du GIEC

Valérie Masson-Delmotte, climatologue et membre du GIEC*, était présente lors du grand débat organisé par l’Agglo sur la Fête de l’Humanité 2024. Profondément engagée sur toutes les questions environnementales, elle a accepté de nous donner son point de vue sur la situation agricole actuelle et sur les projets menés par notre territoire.

En quoi l’agriculture en Essonne est-elle concernée par les changements climatiques ? Doit-on craindre pour la sécurité alimentaire de nos territoires ?

Valérie Masson-Delmotte : En Essonne comme partout dans le monde, la production agricole est en première ligne des changements climatiques : augmentation, en fréquence et en intensité, des vagues de chaleur, des sécheresses agricoles, des pluies extrêmes. L’année 2024 est marquée par une forte baisse de la production de céréales et plus globalement par une aggravation des impacts du changement climatique. Les hivers plus doux favorisent aussi l’arrivée de vecteurs de maladies, comme la dengue (moustique tigre) pour les humains ou les zoonoses** pour les bovins et ovins. Nous devons repenser une alimentation saine, nutritive, résiliente et durable.

Cœur d’Essonne est engagée dans un ambitieux programme de transition alimentaire. Quel peut être le rôle des politiques locales dans la recherche d’un nouveau modèle agricole ?

L’expérience est vraiment intéressante. L’Essonne a connu une forte urbanisation au détriment des filières historiques d’approvisionnement local. Aujourd’hui, on se rend compte que la gestion des terres agricoles et l’aménagement du territoire peuvent amortir l’impact du changement climatique. Le système agricole et alimentaire devient un enjeu de santé publique, de bien-être et de justice.

La Ferme de l'Envol, première pierre du projet Sésame

Le modèle agricole de Sésame préserve les sols, encourage la production locale de fruits, légumes et légumineuses, il réduit aussi leur stockage et leur transport. L’enjeu, c’est bien de reconstruire un système alimentaire territorial.

Quels sont les principaux leviers d’action à l’échelle d’une agglomération de 200 000 habitants pour transformer les systèmes agricoles et alimentaires ?
Il existe deux grandes catégories de leviers d’action : l’agriculture climato intelligente qui utilise des avancées techniques pour optimiser la production agricole, et l’agroécologie qui s’appuie sur les écosystèmes naturels (arbres, haies, cultures, etc.) pour rendre la production plus résiliente. Elle mise sur la qualité des sols, de l’eau, l’agroforesterie, la diversification des cultures. Les deux axes se complètent.

En quoi une expérimentation comme celle de Cœur d’Essonne peut-elle servir de modèle à d’autres territoires ?
L’enjeu, c’est bien de reconstruire un système alimentaire territorial. De ce point de vue, la Ferme de l’Envol représente une échelle intéressante. Le rôle des pouvoirs publics est ici de garantir des revenus pour les exploitants et maraîchers et de supprimer une partie des risques. C’est aussi d’assurer une visibilité sur les débouchés et sur les approvisionnements, notamment pour les cantines. De plus, le suivi scientifique permet une évaluation transparente. Je suis favorable à un rapprochement des collectivités et des pôles de recherche académiques.

Vous multipliez les ouvrages, conférences et formations. Pourquoi le partage des savoirs est-il si important ? Comment sensibiliser un large public ?

L’alimentation est un sujet sensible et qui évolue en raison de sa forte dimension culturelle. Il s’agit de sensibiliser avec bienveillance et d’encourager les bonnes pratiques. On peut, très concrètement, proposer des fruits et légumes locaux sur le trajet domicile-travail, partager des recettes de saison, faire appel à des chefs cuisiniers inspirants, etc. Parler climat, c’est toucher à nos valeurs : hédonisme, altruisme, égoïsme, attachement à la nature… Le discours doit s’adapter à la diversité des angles, préoccupations et centres d’intérêt.

Souscrivez-vous à l’idée selon laquelle « il est trop tard pour être pessimiste » *** ?

Oui, tout à fait. On est le dos au mur, donc on relève les manches ! Je ne suis ni optimiste ni pessimiste. Je suis lucide et responsable. J’agis à hauteur de mes capacités. Personnellement, et professionnellement. Tout en veillant à me préserver, en renonçant à ce que je n’ai pas le pouvoir de changer.

Nom : Valérie Masson-Delmotte
Naissance : 1971, à Nancy
Etudes : diplômée de l’école centrale de Paris
Spécialité : les sciences du climat
Fonctions : directrice de recherche au Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement (CEA) / Institut Pierre Simon Laplace. Membre du GIEC* depuis 2015 et du Haut Conseil pour le Climat depuis 2018
Dernières publications :
Face au changement climatique (2024), Parlons climat en 30 questions (2023), Quel climat pour vous, vos enfants, vos petits-enfants ? (2021)
Signe distinctif : médaille d’argent du CNRS

*Le GIEC est le Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’évolution du climat, créé en 1988 par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE).
**Une zoonose est une maladie infectieuse qui est passée de l’animal à l’homme.
***Slogan d’une affiche proposée par le média VERT.

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